L'herboriste Phan Ngọc Chương et son gendre Nguyễn Trí ĐăngBref survol historique
Au début des années 1980, Phan Ngọc Chương, un herboriste et acupuncteur de la province de Khánh Hòa, quitta son village natal pour s’installer à Buôn Ma Thuột, la capitale de la province de Đắk Lắk, située dans les Hauts Plateaux du Centre du Vietnam. Passionné par les plantes médicinales et les traditions de guérison, il passa de nombreuses années à perfectionner son art et à s’immerger dans les richesses naturelles de la région. Mais sa quête ne se limita pas à la médecine : des rencontres marquantes allaient façonner un nouvel héritage, celui du Phan Gia Quyền.
La Rencontre avec le Moine Itinérant
Bien avant son installation à Buôn Ma Thuột, alors qu’il était encore un jeune étudiant en médecine traditionnelle, Phan Ngọc Chương croisa la route d’un moine itinérant du nom de Huỳnh Chân Tâm, originaire des provinces frontalières du nord. Ce moine vivait de la vente de remèdes naturels et de démonstrations martiales qu’il organisait dans les villages qu’il traversait. Il captivait les foules avec des spectacles impressionnants mêlant acrobaties, exercices de casse, et démonstrations de force interne (nội công), avant de proposer ses onguents et ses soins aux villageois.
Impressionné par la maîtrise martiale du moine et sa capacité à harmoniser médecine et combat, Phan Ngọc Chương se lia d’amitié avec lui. Reconnaissant le potentiel et la soif d’apprentissage du jeune herboriste, Huỳnh Chân Tâm décida de lui enseigner les bases du Long Hình Quyền (La Boxe de l’Image du Dragon). Cet art était réputé pour ses mouvements fluides, sa souplesse et ses stratégies insaisissables, inspirées des principes du dragon. Phan Ngọc Chương y apprit des techniques de frappe rapide, des déplacements harmonieux et un travail interne destiné à renforcer le corps et l’esprit. Cette première initiation posa les fondations de son parcours martial.
La Rencontre avec le Déserteur
Quelques années après son installation à Buôn Ma Thuột, alors qu’il cueillait des plantes médicinales à la lisière de la forêt, Phan Ngọc Chương fit une rencontre inattendue et dramatique. Il trouva un soldat vietnamien grièvement blessé, effondré et à bout de force. Ce dernier, qui avait déserté la guerre au Cambodge, avait parcouru des centaines de kilomètres dans des conditions terribles pour tenter de rejoindre Tuy Hòa, sa ville natale sur la côte du Pacifique. À l'époque, le Vietnam maintenait un contingent militaire de 200 000 hommes au Cambodge afin d'appuyer son allié dans sa longue lutte contre les Khmers Rouges. Ces derniers, bien qu'ayant été chassés du pouvoir en 1979, continuaient d'entretenir une sanglante guérilla dans les zones près de la frontière thaïlandaise.
Le soldat raconta à Phan Ngọc Chương son histoire tragique : fils unique, il avait déserté non par lâcheté, mais par piété filiale, afin de retourner auprès de sa mère veuve et sans ressources. S'il devait perdre la vie au Cambodge, qu'adviendrait-il de sa pauvre mère? Son véritable devoir était donc de revenir auprès d'elle. Mu par cette conviction inébranlable, il entreprit son long périple de retour accompagné par deux compagnons d'infortune qui hélas!, périrent en route. Ému par ce récit, Phan Ngọc Chương décida de recueillir le soldat chez lui, le soignant et le cachant jusqu’à son rétablissement complet.
Reconnaissant envers l’herboriste, le déserteur, avant de poursuivre son chemin, lui transmit les bases de l’art martial familial qu’il avait appris de ses ancêtres. Cet art était caractérisé par sa puissance explosive, ses frappes courtes et dévastatrices, et une utilisation précise de l’énergie interne (nội công). Contrairement au Long Hình Quyền, qui privilégiait les mouvements fluides et stratégiques, cet art familial se concentrait sur des techniques directes et brutales, optimisées pour les combats rapprochés. Phan Ngọc Chương assimila ces enseignements, élargissant encore davantage son répertoire martial.
L’Enseignement des Tribus Montagnardes
L’installation de Phan Ngọc Chương à Buôn Ma Thuột coïncida avec la construction d’une solide réputation comme guérisseur. Sa maîtrise des plantes médicinales et de l’acupuncture attira une clientèle de plus en plus nombreuse, incluant de nombreux membres des tribus montagnardes Gia Rai et Ê Đê.
Cependant, ces populations, bien que reconnaissantes, étaient souvent trop pauvres pour payer ses soins. Par fierté, elles refusaient catégoriquement toute forme de charité, considérant cela comme un déshonneur. Un patient montagnard proposa alors une solution qui convenait à tous : le troc. En échange des soins prodigués, certains membres des tribus offrirent à Phan Ngọc Chương une partie de leurs connaissances martiales, transmises oralement et pratiquées depuis des générations.
Les arts martiaux des Gia Rai et des Ê Đê, influencés par leur appartenance au groupe ethnolinguistique malayo-polynésien, possédaient des similarités avec les arts martiaux indonésiens, malais et philippins. Ces techniques étaient adaptées à des combats en milieu naturel, souvent en forêt dense, et incluaient des frappes angulaires, des mouvements rapides, des esquives agiles et l’utilisation d’armes rudimentaires. Ces styles étaient conçus pour une efficacité maximale dans des environnements hostiles, où la survie dépendait de la capacité à frapper rapidement et à se déplacer avec discrétion.
La Création du Phan Gia Quyền
Au fil des ans, Phan Ngọc Chương entreprit de synthétiser ces influences martiales, accumulées grâce à ses rencontres et ses expériences. Il combina :
- Les mouvements fluides et stratégiques du Long Hình Quyền, enseigné par le moine Huỳnh Chân Tâm.
- La puissance explosive et les frappes courtes de l’art familial du soldat déserteur.
- Les techniques angulaires, rapides et adaptées à l’environnement naturel, apprises des tribus montagnardes.
Cette synthèse donna naissance au Phan Gia Quyền, ou Le Poing de la Famille Phan, une appellation donnée plus tard par Nguyễn Trí Đăng, le gendre de Phan Ngọc Chương. Cet art martial hybride, enraciné dans des traditions diverses mais unifié par une vision commune, devint à la fois un héritage familial et un hommage aux rencontres marquantes de la vie de Phan Ngọc Chương.
Plus qu’un simple art martial, le Phan Gia Quyền est un récit vivant des traditions, des sacrifices et des rencontres qui ont marqué la vie de Phan Ngọc Chương. Il incarne l’esprit de résilience, d’apprentissage et de transmission, unissant des influences variées pour créer un héritage intemporel.
Aspect technique
Le Phan Gia Quyền est un art martial hybride, enraciné dans les influences du Long Hình Quyền, de l’art martial familial transmis par le déserteur et des techniques des tribus montagnardes Gia Rai et Ê Đê. Cette synthèse unique se traduit par un style féroce, pragmatique et expéditif.
Formation de base
La formation débute par l’apprentissage de :
- Quelques dizaines de séries courtes composées de 4 à 5 mouvements chacune. Ces enchaînements sont conçus pour être exécutés de manière explosive, en un seul souffle, afin de conditionner le pratiquant à initier et terminer un combat en quelques secondes par une combinaison d'attaques rapides et féroces.
- Une douzaine de séries longues (bài quyền), élaborées comme un répertoire stratégique de réponses aux diverses éventualités d'attaque et de défense adverses. Ces formes longues permettent au pratiquant de développer sa capacité d'adaptation dans des situations complexes.
Principes fondamentaux
L’essence du Phan Gia Quyền réside dans :
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L’extrême agressivité et la rapidité :
Le pratiquant doit passer de 0 à 100 km/h en une fraction de seconde dès le premier mouvement. Chaque attaque doit être accompagnée d’un déplacement offensif continu vers l’avant, pour casser la distance et exercer une pression constante sur l’adversaire. -
L'interchangeabilité du vide et du plein :
Chaque attaque peut devenir une feinte, et chaque feinte peut se transformer en une attaque réelle en un clin d'œil. Si l’adversaire réagit à une première attaque en la bloquant ou en l’esquivant, cette réaction crée une ouverture pour une seconde attaque dans le même mouvement, rendant la première attaque une feinte. À l’inverse, si l’adversaire ne réagit pas à une feinte, celle-ci se mue en une véritable attaque. Cette interchangeabilité reflète l’union de l’irréel et du réel, un concept clé dans le Phan Gia Quyền. -
La métaphore de l’arbre
L’adversaire est considéré comme un arbre, et le combat suit quatre phases théoriques :
- Branches : On dévie, contrôle ou détruit les membres (bras, jambes).
- Tronc : On frappe le torse ou le visage.
- Racines : On effectue une mise au sol ou une projection.
- Coup de hache final : Une neutralisation définitive ou un coup de grâce.
Certaines étapes peuvent être omises ou fusionnées selon les enchaînements, mais le principe général demeure le même.
Caractère distinctif
Le Phan Gia Quyền s'éloigne des arts martiaux sportifs basés sur des échanges de coups prolongés (« il me frappe », « je le frappe »). Son approche privilégie la rapidité et la brutalité pour terminer le combat immédiatement (« il me frappe », « je le terrasse à l'instant »). Bien sûr, en pratique, il se peut fort bien qu'on n'arrive pas à terminer le combat en 5 secondes, mais tout notre entraînement doit tendre vers cet objectif d'extrême efficacité.
Aspect philosophique
Bien que le Phan Gia Quyền soit d’une grande férocité en apparence, il est imprégné des valeurs bouddhistes de bonté et de compassion, reflétant la philosophie de son fondateur, Phan Ngọc Chương.
En tant qu’herboriste bouddhiste, Chương considérait ses patients comme ses amis les plus chers et n’hésitait jamais à porter secours à toute personne dans le besoin, indépendamment de son rang ou de sa fortune.
L’agressivité du Phan Gia Quyền n’est donc pas en contradiction avec ces valeurs. Au contraire, sa férocité vise à limiter la durée des combats et, par conséquent, à minimiser les blessures tant pour le pratiquant que pour l’adversaire. Bien que l’art comporte des techniques capables de neutraliser un adversaire de manière définitive, son répertoire est majoritairement constitué de techniques visant à désarmer, immobiliser ou neutraliser sans attenter à la vie.
Système de grades
Le Phan Gia Quyền ne comporte pas de système de grades. Cette absence reflète sa nature pragmatique et sa philosophie : l’efficacité prime sur les distinctions formelles ou les symboles honorifiques. L’apprentissage repose sur l’évolution personnelle du pratiquant et sur sa capacité à maîtriser les principes techniques et philosophiques de l’art.